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Erythrée, un naufrage totalitaire

Présentation

avec Franck Gouéry

Paris, Presses universitaires de France (PUF), 2015

334 pages + livret photo de 16 pages

ISBN : 978-2-13-063126-2

De quoi l’exode des Erythréens est-il le symptôme ? Ils sont des dizaines de milliers, chaque année, à fuir leur pays. Pourquoi risquer sa vie dans le désert, aux mains des trafiquants du Sinaï ou de Libye, avant de traverser la Méditerranée, devenue « la route la plus mortelle du monde », pour rejoindre l’Europe ? Souvent décrite comme « la Corée du Nord de l’Afrique », l’Érythrée est l’un des derniers États totalitaires. Faisant suite à une enquête de terrain, cet ouvrage examine l’origine, la nature et la déliquescence d’un régime en phase terminale. À la fois analyse détaillée de la politique érythréenne et étude de cas de philosophie politique du totalitarisme, il défend la pertinence du concept de totalitarisme « failli » ou « échoué » pour expliquer le naufrage d’un État à l’origine de l’une des plus grandes tragédies de ce début de XXIe siècle. Il contient une cinquantaine de photographies prises sur place.

Communiqué de presse (version courte) communiqué de presse (version longue) Table des matières News Release (English)

Table des matières

Avertissement

INTRODUCTION

PARTIE I – LES GERMES

Chapitre 1 – L’accumulation primitive du pouvoir (1961-1991)
La formation de l’État par la guerre
Les germes du totalitarisme

Chapitre 2 – La consolidation du pouvoir (1991-2001)
La consolidation politique
Economie : du dragon africain à l’écroulement par la guerre
La guerre de 1998-2000
La purge de 2001

PARTIE II – LA DERIVE

Chapitre 3 – Le scellement du pays
La guerre comme politique étrangère
L’expulsion des ONG étrangères
Le contrôle des télécommunications
Liberté de déplacement et tourisme

Chapitre 4 – La destruction de la personnalité
La destruction de la personne juridique
La destruction de la personne physique
La destruction de la personne sociale
L’Érythrée est-elle la « Corée du Nord de l’Afrique » ?

Chapitre 5 – La création de l’homme nouveau
Le service national à durée indéterminée
L’endoctrinement

Chapitre 6 – L’État partisan
L’Érythrée Potemkine
Le délitement de l’armée
Un État néo-patrimonial

Chapitre 7 – Un contrôle social transnational
La diaspora
La citoyenneté graduée
Partir pour devenir citoyen à part entière

PARTIE III – LES FAILLES

Chapitre 8 – La fuite
Comment fuir
La route vers Israël
L’enfer du Sinaï
La route vers l’Europe
Le drame de Lampedusa
« Ce sera toujours chez nous »

Chapitre 9 – La faillite économique
Une politique budgétaire et monétaire inefficace
Un quotidien difficile
Une révolution pour rien ?

Chapitre 10 – La potentielle fracture religieuse
Une évolution démographique au profit des musulmans
L’arabité de l’Érythrée
Le soutien du Qatar
Le Mouvement du jihad islamique érythréen (EIJM)
L’inquiétant clivage ethno-religieux

Chapitre 11 – La contestation
L’opposition en exil
La société civile internationale
La cybersociété érythréenne
La tentative de coup d’État du 21 janvier 2013
La dissidence de la population sur place
Les actions des groupes armés

Chapitre 12 – Un totalitarisme failli

CONCLUSION – UN REGIME EN PHASE TERMINALE
Les symptômes
Les agents du changement
Quelle politique étrangère à l’égard de l’Erythrée ?
Les défis de l’après-Issayas

ABREVIATIONS

GLOSSAIRE

BIBLIOGRAPHIE

LEGENDES DU CAHIER ICONOGRAPHIQUE

CREDITS

Recensions

"Deux livres sur l’Érythrée, en français, paraissent au printemps 2015 : c’est un événement qui mérite d’être célébré. En effet, les ouvrages (...) sont rares, car les chercheurs ne sont pas vraiment les bienvenus dans ce pays. (...) F. Gouéry et J.-B. Jeangène Vilmer ont réussi à pénétrer en Érythrée comme touristes et à tromper la vigilance d’une surveillance très étroite. (...) L’analyse de la lutte des générations et de son articulation avec la domestication de la diaspora qui grossit à mesure que le pays se vide de ses jeunes diplômés est sans doute l’apport le plus neuf du livre de F. Gouéry et J.-B. Jeangène Vilmer. (...) Les deux livres de F. Gouéry et J.-B. Jeangène Vilmer complètent et renouvellent l’ouvrage fondamental de Gaim Kibreab dont ils sont une très bonne introduction et pour moi, ce n’est pas un mince compliment" (Alain Gascon, Cahiers d’Etudes africaines, 225, 2017).

"Si le titre de l’ouvrage donne d’ores et déjà le ton, le lecteur pourrait aisément résumer la thèse des auteurs de la façon suivante : le régime politique de l’Érythrée s’enfonce dans un totalitarisme politique digne des dystopies orwelliennes. Pour y donner de la substance, les auteurs (...) font habilement appel aux auteurs incontournables sur le thème du totalitarisme (Arendt, Aron, Hassner, etc.). C’est d’ailleurs la force de l’ouvrage qui sait excellemment mâtiner l’analyse du naufrage politique du régime érythréen comme cas d’école à l’aune de références de philosophie politique. Autant le néophyte que les experts sur les questions africaines en général ou sur celles liées à la corne de l’Afrique en particulier apprécieront cet ouvrage consacré à un pays considéré, à tort ou à raison, plutôt à la marge du tropisme géographique des chercheurs politistes francophones (...). La bibliographie sur l’Érythrée et la corne de l’Afrique est exhaustive tout en faisant la part belle à la littérature en philosophie politique sur les divers aspects du totalitarisme. Enfin, toujours sur la forme, on appréciera la cinquantaine de photos et de cartes insérées au milieu de l’ouvrage." (Etudes internationales, 47:2-3, juin-septembre 2016, p. 318).

"Ils démontrent pourquoi on peut parler de totalitarisme. Ils commencent par dresser la généalogie d’un régime issu de la guérilla contre l’Éthiopie. Depuis l’indépendance en 1991, Asmara organise la concentration du pouvoir : fermeture du pays aux organisations non gouvernementales étrangères, conscription obligatoire à durée indéterminée, décomposition du lien social... Les auteurs, qui mettent en lumière les rouages de l’endoctrinement de masse, s’interrogent sur la viabilité à long terme d’un tel système. Selon eux, la politique menée conduira à la destruction de l’État. Ils laissent aussi entrevoir que les Érythréens sont loin d’avoir abandonné toute volonté de résistance." (Le Monde diplomatique, 1er septembre 2016, p. 24).

"C’est tout l’enjeu de cet ouvrage de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry que d’exposer les motifs profonds de l’émigration massive actuelle au regard des mécanismes structurels qui sous-tendent État et société de ce petit pays de la Corne de l’Afrique. S’appuyant sur une enquête de terrain menée dans un pays considéré comme l’un des plus fermés au monde, Érythrée. Un naufrage totalitaire se propose ainsi de mettre en perspective soixante ans d’histoire érythréenne en réinterrogeant le concept de totalitarisme et l’opportunité de son application au cas érythréen." (Revue internationale et stratégique, 99, 2015/3, p. 160-161).

"Leur analyse a l’avantage de refuser les explications monocausales et de s’appuyer sur un travail de terrain (...) une étude qui comble un manque pour trois raisons. Premièrement, il n’existe pas d’ouvrage scientifique sur l’Érythrée en langue française. Deuxièmement, elle offre une présentation pratiquement exhaustive du pays, bien qu’ancrée dans l’histoire contemporaine. Troisièmement, elle développe une stimulante thèse de philosophie politique autour du concept de « totalitarisme failli » ou « échoué » (...). L’ensemble de l’ouvrage est dense et les références riches. Le cahier central, qui comporte une carte et des photographies, est fort utile pour appréhender cet État méconnu (...) indispensable pour ceux qui souhaitent comprendre les ressorts de l’un des derniers régimes totalitaires au monde, dont la politique a un impact dans la région, mais également en Europe" (Politique étrangère, 2015/3, p. 218-219).

"une démonstration convaincante" (L’Express, n°3344, 5 août 2015, p. 102).

"Un ouvrage exceptionnel, souvent très pédagogique (...) – chaque caractéristique du régime étant rapportée au totalitarisme avec une précision qui témoigne d’une excellente connaissance des réflexions autour de ce concept encore controversé" (Histoire & Liberté, 57, été 2015, p. 137-140).

"très documenté" (Le Vif / L’Express, 25, 19 juin 2015, p. 16).


Roland Marchal ayant publié dans Politique africaine (139, 2015/3) un compte rendu à charge de notre livre, nous avions fait une réponse que Politique africaine a refusé de publier même en commentaire sur son site, dans l’espace pourtant prévu à cet effet, la trouvant "trop longue et substantielle". La voici :

Réponse de J.-B. Jeangène Vilmer et F. Gouéry à la critique par R. Marchal du livre Erythrée, un naufrage totalitaire (PUF, 2015).

Nous remercions d’abord R. Marchal d’avoir pris le temps de commenter notre livre, et d’en recommander la lecture même si ce n’est que parce que « la littérature fait défaut en français sur ce pays ». Nous souhaitons toutefois y répondre parce que nous trouvons certaines critiques injustifiées, parfois même agressives et ad hominem lorsqu’elles se déplacent du livre vers ses auteurs. A plusieurs reprises, il déforme notre propos, le caricature pour mieux le rejeter, et avance des arguments qui sont tout simplement erronés. C’est du moins ce que nous espérons montrer dans cette réponse.

1. R. Marchal nous trouve immodestes parce que nous présenterions notre livre comme « un traité de philosophie politique ». Or, jamais nous n’utilisons le mot « traité ». Nous prévenons simplement, dans l’introduction, que ce livre « peut se lire de deux manières : comme un ouvrage de théorie politique, une contribution à ce que Philippe de Lara appelle la ‘philosophie politique du totalitarisme’, se servant de l’Erythrée comme d’une étude de cas pour montrer la pertinence de la notion de totalitarisme failli ; ou comme un ouvrage sur la politique érythréenne » (p. 9). En quoi serait-il prétentieux de présenter le livre comme une possible contribution à un champ d’étude existant ? Serait-ce parce que ce champ est philosophique et que tout ce qui est philosophique semble prétentieux – du moins à la lecture de « sociologue » que R. Marchal revendique à deux reprises ? Notre tort serait donc de n’avoir pas fait un livre de sociologie ? L’approche par la philosophie politique que nous proposons n’est ni plus, ni moins, légitime que les approches historiques, sociologiques, anthropologiques et autres qui ont été proposées jusqu’alors : elle est simplement différente, et c’est précisément ce qui devrait faire son intérêt.

2. R. Marchal note que nous nous « inspirons à nombre d’égards » de la thèse de David Bozzini – ce qui devrait être rassurant puisqu’il n’est pas philosophe. C’est vrai, car le travail de Bozzini est important, mais nous le citons autant que Raymond Aron ou Kjetil Tronvoll, et bien moins que Hannah Arendt, Dan Connell, Gaim Kibreab et Yosief Ghebrehiwet, par exemple. Le livre n’est donc pas centré sur un auteur, et la bibliographie – dont R. Marchal a l’amabilité de dire qu’elle est « très complète » – témoigne de ce pluralisme des sources. On notera au passage que l’une de nos sources sont les données empiriques recueillies lors d’un terrain de trois semaines au printemps 2012 au cours duquel nous avons pu nous déplacer au-delà du triangle Asmara-Massawa-Keren (aussi à Mendefera, Dekemhare, Segeneiti, Senafe, Gelalo, la péninsule de Buri, les îles Dahlak, Foro, Nefasit, Ghinda, Dogali, Filfil et des zones rurales). Sans être « sociologues », nous valorisons le terrain.

3. Des sources écrites, R. Marchal nous reproche d’être insuffisamment critiques. Nous utiliserions « sans précaution les rapports du Groupe d’experts des Nations unies sur l’Erythrée dont la première source est constituée par les services de renseignements éthiopiens ». C’est inexact. D’une part, nous les utilisons avec précaution, en consacrant notamment un paragraphe entier au rapport de 2013, qui « était biaisé et ne reposait pas sur des preuves solides ». Nous écrivons que l’Erythrée a eu « raison » d’en contester le fondement (p. 71).

D’autre part, décrédibiliser l’ensemble de ces rapports comme étant télécommandés par les services éthiopiens, ainsi que le fait R. Marchal, sans fournir la moindre preuve, n’est que reprendre la propagande victimaire du régime érythréen. Les huit experts du Groupe de contrôle de l’ONU, nommés par le Secrétaire général Ban Ki-moon, font un travail d’enquête dans des conditions extrêmement difficiles où les informations sont rares et l’accès au pays bloqué. Pour leur dernier rapport, par exemple, ils ont « tenu plus de 150 réunions avec des sources très diverses (Etats Membres, organisations non gouvernementales, diaspora érythréenne, anciens membres du Gouvernement érythréen) [et ont] rencontré des personnes appartenant à des milieux très divers (diplomates, anciens militaires et responsables militaires, membres de groupes armés, hommes d’affaires du secteur des ressources naturelles et de l’import-export, négociants) » (UN Doc S/2015/802, 19 octobre 2015, §6). Il y avait certainement des agents des services éthiopiens parmi eux, comme des agents d’autres Etats d’ailleurs, mais disqualifier l’ensemble des travaux du Groupe de contrôle pour cette seule raison est un peu radical – d’autant que les sources manquent et que les articles scientifiques écrits par des chercheurs qui parfois n’ont pas davantage mis les pieds dans le pays peuvent être orientés de la même manière, par les mêmes services étrangers. Si R. Marchal dispose de meilleures sources contredisant les rapports onusiens, nous serions heureux de voir publiées les conclusions différentes auxquelles il aboutit.

4. Il nous reproche d’être mus par « une certitude » : le totalitarisme était en germe dès le début de la lutte révolutionnaire. Nous assumons cette certitude, mais elle ne tombe pas du ciel, et nous ne l’avions pas avant de travailler sur la période 1961-1991. C’est la recherche qui nous a fait trouver des germes au totalitarisme, et non une conviction préalable qui nous aurait conduit à forcer une démonstration. Notre certitude est exposée dans le livre sous la forme d’un chapitre sur la prise de pouvoir d’Issayas Afeworki, dont l’ascension correspond à la description qu’Arendt a faite de l’ascension du Chef totalitaire ; sur le parti clandestin qu’il dirigeait au centre du mouvement révolutionnaire et qui est également un classique du léninisme, dans la première phase du totalitarisme selon Aron ; sur l’endoctrinement et l’ « encadrement strict des populations » (G. Chaliand) qu’exerçait dès ses débuts le FPLE, régulant tous les aspects de la vie sociale (nourriture, loisirs, sexualité, famille), etc. Nous citons R. Marchal lui-même qui, en 1997, écrivait que le FPLE était une « institution totale ». Notre chapitre apporte également des preuves de purges et de rafles, et du traitement spécial réservé aux ennemis de l’intérieur, très similaire à celui qui leur était réservé en URSS.

Donc, oui, nous assumons cette « certitude » que le totalitarisme était en germe dès le début de la lutte révolutionnaire – « en germe » ne signifiant pas « pleinement réalisé ». Nous distinguons trois phases : les germes (1961-1991), la consolidation (1991-2001) et la dérive totalitaire (depuis 2001). Prétendre que le totalitarisme serait apparu brutalement avec la grande purge de 2001, comme s’il n’avait pas de racines, serait bien « simpliste » et « naïf », deux compliments que R. Marchal nous adresse par ailleurs.

5. Il nous reproche aussi d’avoir fait l’économie « des analyses sur les luttes factionnelles, sur les trahisons des alliés ou le non-respect des promesses faites par la communauté internationale » ; de n’avoir pas analysé « les divisions complexes et pas purement endogènes du mouvement national érythréen dans ses balbutiements » ; ni « l’impact très complexe des années fascistes sur l’Erythrée coloniale » - en un mot, de n’avoir pas « mieux traité » l’histoire, sur laquelle – et ce n’est pas un hasard – il se concentre lui-même dans ses propres travaux, que nous citons à plusieurs reprises. Le lecteur trouvera pourtant tous ces éléments aux pages 19-21, 62 et 184. C’est certainement insuffisant, et nous reconnaissons volontiers n’avoir pas écrit un livre d’histoire, notamment pour des raisons de contraintes éditoriales (le manuscrit initial était beaucoup plus gros, et la partie historique beaucoup plus développée). Nous comprenons aussi que cela puisse être décevant pour ceux qui s’attendaient à un livre d’histoire, ou de sociologie apparemment. Mais il ne s’agissait pas de reproduire l’histoire détaillée du FPLE qu’on trouve déjà ailleurs. Il s’agissait de comprendre la nature du régime érythréen actuel, et de n’utiliser les périodes précédentes que dans la mesure où elles pouvaient éclairer la nature du régime actuel.

6. Concernant la politique étrangère, dont nous sommes reconnaissants à R. Marchal d’estimer qu’elle est globalement bien traitée, nous ne pensons pas que les guerres menées par l’Erythrée « sont simplement un "alibi commode pour la tyrannie" ». Cette expression n’est pas de nous, mais de G. Kibreab que nous citons, et elle ne porte pas sur toutes les guerres menées par l’Erythrée, seulement sur celle de 1998-2000 contre l’Ethiopie. L’objection de R. Marchal qui s’appuie sur « l’envenimement des relations avec le Soudan » n’est donc pas une objection, et le fait que les Occidentaux aient bénéficié de cet envenimement (qu’ils ont « célébré », rappelle R. Marchal, comme ils ont « chaleureusement applaudi » la sanctuarisation en Erythrée d’une opposition soudanaise) n’est pas la preuve qu’ils en sont l’un des facteurs.

7. R. Marchal nous reproche également de « trop souvent [faire] de l’Erythrée une exception alors qu’on peut pointer de profondes similitudes ailleurs ». Nous soulignons pourtant ces profondes similitudes, en premier lieu avec la Corée du Nord – une comparaison à laquelle nous consacrons même une section entière (« L’Erythrée est-elle "la Corée du Nord de l’Afrique ?" », p. 133-135) – et le Turkménistan (p. 6, 129, 130, 180, 255), mais aussi et dans une moindre mesure la Syrie, l’Albanie de Hoxha, le Cambodge de Pol Pot, etc. Un des intérêts de l’approche par la philosophie politique est précisément de pouvoir établir des comparaisons entre les régimes.

Toutefois, c’est au « régime éthiopien » que R. Marchal nous reproche de ne l’avoir pas comparé, et c’est ici qu’apparaît l’autre profonde différence, en plus du biais disciplinaire, entre nous. Le « malaise diffus » que nous ressentons – nous aussi – à le lire est lié à cette impression que, pour lui, le régime éthiopien n’est pas moins condamnable que le régime érythréen. Nous ne faisons pas preuve d’une « naïveté surprenante » à l’égard d’Addis-Abeba, dont nous reconnaissons les torts, dans les années 1990 (p. 46-47) comme dans la violation de l’arbitrage de 2002 sur Badmé (p. 49, 63-64), le soutien de groupes armés (p. 115), la mythologie de l’inclusion de l’Erythrée à l’Ethiopie (p. 150-151), les conditions de vie dans les camps de réfugiés (p. 212) et la tentation interventionniste (p. 273). Si nous ne parlons pas de la situation intérieure en Ethiopie, ce n’est pas parce que nous l’idéalisons – il s’agit bien d’un régime autoritaire, qui n’est un modèle ni de démocratie ni de respect des droits de l’homme – mais parce qu’il ne s’agit pas d’un livre sur l’Ethiopie, ni même sur la Corne, mais sur le régime érythréen. Et parce qu’il y a une différence de nature entre l’autoritarisme et le totalitarisme, c’est bien à la Corée du Nord ou au Turkménistan que l’Erythrée peut être comparée, davantage qu’à l’Ethiopie.

Parler aussi du régime éthiopien, et pourquoi pas des scores des référendums des pays voisins comme nous y invite R. Marchal, n’était nullement nécessaire à la démonstration. R. Marchal ajoute qu’« au Soudan du Sud comme au Somaliland, le score érythréen a été dépassé », ce qui est faux (98,8% au Soudan du Sud et 97,1% au Somaliland, contre 99,8% en Erythrée). Le score d’un référendum n’est pas, de toute façon, un bon indicateur de la nature totalitaire d’un régime.

8. R. Marchal trouve nos chapitres sur « L’homme nouveau » et « Les failles » du système « un peu formels au sens où l’on confond trop le discours et la réalité ». Le premier porte pourtant sur le service national à durée indéterminée : pour les 400 000 jeunes quasiment réduits en esclavage de cette manière, ce n’est pas un discours mais bien une réalité, à tel point qu’il s’agit de la première cause de l’exode massif donc de l’important flux de réfugiés qui, pour l’Europe aussi, est bien une réalité. Il porte aussi sur le système pénitentiaire, les punitions corporelles, les tortures, les abus sexuels, la malnutrition – il faudrait demander aux victimes si ce sont des discours ou des réalités – ; et sur l’endoctrinement, la propagande, la réécriture de l’histoire – des discours, certes, mais qui façonnent et expliquent des réalités.

Quant au chapitre sur « Les failles » du système, il traite de la fuite, ces 5 000 à 10 000 Erythréens qui, chaque mois, traversent la frontière au péril de leur vie, puis le désert et la Méditerranée dans l’espoir d’échapper à leur destin : discours ou réalité ? Il traite aussi de la pauvreté, du chômage, de la scolarisation, l’accès à l’eau courante, la lutte contre le jihadisme, l’opposition politique emprisonnée ou en exil, les quelques actions de résistance sur place ou encore la tentative de coup d’Etat du 21 janvier 2013 : discours ou réalité ?

9. R. Marchal rappelle que « le processus consultatif au moment de l’écriture de la Constitution a été copié sur le modèle sud-africain : pourquoi une telle liberté si, comme l’écrivent les deux auteurs, le pouvoir savait qu’il ne la mettrait pas en œuvre ? ». Parce qu’il faut distinguer deux choses : le processus consultatif lui-même qui était ouvert, impliquant même de nombreux Erythréens de l’étranger (p. 198), et qui a donc logiquement produit un texte « relativement bon », comme nous l’expliquons (p. 35-35) ; et sa non-application. Les constituants espéraient la mettre en œuvre mais le noyau dur, autour d’Issayas Afeworki, a trouvé plus utile de la reporter éternellement. Et pour cause, le totalitarisme est un mouvement, un projet : pour mobiliser les foules, il a besoin de promettre un avenir meilleur. Les Asmariotes appelaient d’ailleurs Issayas tesfom (donneur d’espoir, p. 158-159).

10. Enfin, R. Marchal veut nous corriger en ajoutant : (1) qu’ « il y a souvent loin entre une loi et son application ». C’est exactement ce que nous montrons dans une section consacrée au droit interne (p. 90-94). Il estime que « les lois d’apartheid passées en 1936 pour réglementer les rapports entre Italiens et sujets coloniaux étaient radicales mais inappliquées ». Ce n’est pas ce qu’un vieil Erythréen de 94 ans nous a rapporté sur place, dans un entretien filmé, ni ce que suggèrent les entrées séparées au théâtre d’Asmara ou dans les hôpitaux, mais nous laissons aux historiens, plus compétents que nous sur cette période, le soin de trancher. (2) que « la population n’est pas simplement soumise ou fugueuse : elle négocie avec tout pouvoir ». C’est aussi ce que nous montrons : elle négocie de rester ou de fuir (corruption, p. 190-192, 211) ; elle négocie depuis l’étranger, pour avoir la paix ou pouvoir revenir (chap. 7). La population est profondément ambivalente, certains fugueurs continueront de soutenir le régime, y compris dans une opposition en exil très divisée (p. 241-244), et certains résidents ne sont pas soumis, la dissidence sur place est discrète mais réelle (p. 251-253). Sur ces points en tout cas, nous sommes donc d’accord.

Nous regrettons que Politique africaine ait refusé de publier cette réponse à la recension de R. Marchal. Le débat contradictoire est essentiel à la recherche.