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Recension du livre d’Aidan Hehir

The Responsibility to Protect : Rhetoric, Reality and the Future of Humanitarian Intervention, New York, Palgrave Macmillan, 2012, dans Politique étrangère, 2012/4, p. 912-913.


Dans son style décapant habituel, Aidan Hehir fait tomber les idées reçues et les approximations qui entourent encore le concept nébuleux de la responsabilité de protéger (R2P), faisant de ce livre l’un des plus utiles écrits sur le sujet.

Le paysage doctrinal en la matière est assez divisé. D’un côté se trouvent les promoteurs de la R2P, dont certains, comme Gareth Evans, ont participé à son élaboration depuis 2001 (dans le rapport éponyme de la Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté des États). Ils composent ce qu’A. Hehir appelle fort justement l’« industrie de la R2P », qui « a atteint un point tel qu’il est devenu apparemment impossible pour certains de reconnaître que cette stratégie n’a pas fonctionné ». De l’autre, la plupart des critiques de la R2P sont des souverainistes anti-interventionnistes qui, au nom soit de la Realpolitik soit d’un légalisme étroit, s’opposent au principe même d’intervenir militairement en territoire étranger pour des raisons humanitaires. A. Hehir n’est pas de ceux-là et c’est ce qui fait tout l’intérêt de sa position. Il critique la R2P, sans pour autant être anti-interventionniste.

Il admet qu’il est légitime d’intervenir dans certaines situations mais, contrairement à l’écrasante majorité de ceux qui partagent cette conviction, il pense que la R2P n’est pas un outil adapté pour y parvenir. Elle a changé le discours des États, mais pas leur pratique. Il montre par exemple que, contrairement aux apparences, elle n’est pour rien dans l’intervention en Libye (2011), qui est le produit d’une coïncidence de facteurs et non l’application consensuelle d’un principe.

La critique d’A. Hehir est constructive. Le livre a d’ailleurs deux parties : une première montrant les limites du concept de R2P et une seconde proposant une stratégie alternative. Dans la première, il commence par revenir sur l’évolution du concept, pour montrer qu’en dépit de ce que ses promoteurs ont appelé une « consécration » devant l’Assemblée générale de l’ONU, en 2005 puis 2009, le consensus avait plutôt affaibli son contenu et en aucun cas produit quelque chose de nouveau. La R2P n’a strictement rien apporté à la manière dont on traite les crises humanitaires depuis 1945 et sa principale faiblesse est qu’elle dépend entièrement de la volonté des décideurs politiques. Insister sur les raisons morales d’intervenir n’est pas très utile de ce point de vue car, les États ayant la responsabilité première de défendre les intérêts de leurs propres citoyens, ils ont également de bonnes raisons morales de ne pas intervenir.

A. Hehir croit plutôt au potentiel du droit international, et c’est ce qu’il développe en seconde partie. Libérer ce potentiel implique de séparer clairement la politique du droit, comme l’exécutif et le judiciaire le sont dans les démocraties, de réformer le Conseil de sécurité des Nations unies, de créer un organe dont la responsabilité serait de déterminer comment répondre à une crise humanitaire et d’avoir une force onusienne permanente. Il n’est pas le premier à avoir ces bonnes idées – Thomas Pogge, par exemple, défend une approche institutionnelle similaire –, qu’on peut toutefois trouver peu réalistes. On reproche souvent à A. Hehir d’être cynique. Dans la seconde moitié de ce livre important, il montre qu’il peut aussi être relativement idéaliste.

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