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Régimes oppressifs : de quoi parle-t-on ? (1/3)

La Chronique. Mensuel d’Amnesty International, n°292, février 2011, p. 20-21.


Que veut-on dire, au juste, lorsque l’on dit d’un régime, d’un pays, qu’il est une dictature ? Qu’il est totalitaire ? Autoritaire ? Est-ce la même chose ? Que veut-on dire, au juste, lorsque l’on parle de tyrannie, de despotisme, d’absolutisme, voire de fascisme ? L’usage est vague et les considère volontiers comme des synonymes. Les médias aiment les étiquettes et les distribuent généreusement. La littérature spécialisée les distingue mais n’est pas accessible au plus grand nombre. L’honnête homme réclame – et mérite – une clarification terminologique.
Certains de ces mots sont anciens. Leur sens a été oublié mais ils restent, malgré tout, utilisés. Cela fait plusieurs siècles, par exemple, qu’on ne distingue plus dans l’usage tyrannie et despotisme, alors que l’on devrait le faire. Les deux sont des formes de gouvernement autoritaire et arbitraire, mais la tyrannie est illégale et illégitime, au sens où elle s’exerce sans le consentement de la population et viole ses droits fondamentaux, tandis que le despotisme peut être légitime et légal. La preuve de cette différence est que l’on parle de « tyrannicide », dont la légitimité découle de l’illégitimité du tyran, mais pas de « despoticide ». La tyrannie est instable, mais le despotisme peut se maintenir.
Les deux concepts ont leur origine dans la Grèce antique. Aristote définit la tyrannie comme un mode de gouvernement dans lequel le dirigeant recherche son propre profit, gouverne sans le consentement de ses sujets et viole les lois et la justice. La tyrannie, contrairement au despotisme, se fait sans loi ni consensus. Elle est une forme dégénérée de despotisme, qui est une forme dégénérée de monarchie. Sur son échelle des formes de pouvoir, où il place les régimes politiques en fonction de leur degré de corruption, Aristote considère, à une extrémité, la démocratie comme la forme la moins dégénérée et, à l’autre, la tyrannie. La même pente glissante « roi - despote - tyran » dans l’ordre du pire, c’est-à-dire de l’injustice, se retrouve chez Cicéron.
Le sens antique est déjà perdu au Moyen Âge, où « despote » est un titre convoité, sans connotation négative, dans les nomenclatures impériale et ottomane. Plusieurs Despotats sont fondés dans les Balkans. Quelques auteurs, comme Guillaume d’Ockham, persistent néanmoins à maintenir la distinction entre despotisme et tyrannie, qui sont deux formes dégénérées de royauté : le roi qui gouverne des sujets consentants dans son propre intérêt est despote et, s’il gouverne dans son propre intérêt des sujets non consentants, il est tyran. Le consentement est ici le critère de distinction. Jean Bodin identifie également trois formes de monarchie : royale, seigneuriale (despotique) et tyrannique. La monarchie royale « ou légitime » implique le consentement des sujets et le respect de la loi naturelle. Dans la monarchie seigneuriale, le seigneur (ou despote) a pris le pouvoir par la guerre et gouverne « comme le père de famille ses esclaves ». Sa légitimité dérive du droit de conquête. Dans la monarchie tyrannique, en revanche, le monarque méprise les lois de la nature et abuse ses sujets. Elle est pour cette raison illégitime.
Le terme « despotisme » en français apparaît à la fin du XVIIe siècle, dans les dernières années du règne de Louis XIV (l’adjectif « despotique » est déjà utilisé depuis plusieurs décennies). Et c’est à cette époque également qu’apparaît la confusion entre despotisme et tyrannie, dans laquelle nous sommes toujours aujourd’hui. Chez Montesquieu, par exemple, le despotisme est utilisé pour désigner une forme dégénérée de gouvernement qui n’est plus seulement la monarchie (qui dégénère dans le despotisme d’un seul, la tyrannie), mais aussi l’aristocratie (qui dégénère dans le despotisme de plusieurs, l’oligarchie) et même la démocratie (qui dégénère dans le despotisme du peuple, l’ochlocratie). Les catégories sont brouillées et l’amalgame entre roi, despote et tyran est d’autant plus tentant qu’il s’agit à l’époque de critiquer la monarchie. La rhétorique révolutionnaire désignera Louis XVI comme un « roi-tyran » et son exécution comme un tyrannicide légitime.
Ce glissement sémantique, du despotisme vers la tyrannie, n’a pas échappé à Voltaire, qui ne comprend pas pourquoi « le mot despotique qui, dans son origine, n’était que l’expression du pouvoir très faible et très limité d’un petit vassal de Constantinople, signifie aujourd’hui un pouvoir absolu et même tyrannique ». Il déplore sans pouvoir le corriger l’usage qui considère progressivement les deux termes comme des synonymes. La distinction grecque se perd et, une fois n’est pas coutume, la confusion vient des Lumières.
Le terme « absolutisme » a été créé après la monarchie absolue pour la désigner rétrospectivement. Chateaubriand l’emploie en 1797 et il n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1878. C’est un terme critique qui renvoie bien sûr à l’Ancien Régime et à la concentration de tous les pouvoirs dans les mains d’un seul homme, le roi (typiquement Louis XIV).
Le terme « dictature » a peu à peu phagocyté la tyrannie et le despotisme pour englober vaguement tout régime autoritaire. Il faut pourtant rappeler qu’à l’origine, dans la république romaine, la dictature était tout à fait légitime et légale : sur requête du Sénat, le consul pouvait nommer un « dictateur » et lui confier, pour six mois, les pleins pouvoirs pour mettre fin à une situation de crise. Aujourd’hui, le terme est employé pour désigner le mode de gouvernance dans lequel tous les pouvoirs (politiques, sociaux, financiers, militaires) sont concentrés dans les mains d’un seul homme (absolutisme) ou d’une petite élite. Les politologues distinguent au moins deux types de dictatures. La dictature totalitaire a une idéologie forte qu’elle impose à la population dans sa vie quotidienne par l’endoctrinement, la propagande et la censure notamment. La dictature autoritaire ne repose pas sur une idéologie et contrôle moins tous les aspects de la vie quotidienne de ses citoyens.
Le totalitarisme est un concept créé au XXe siècle pour rendre compte de l’apparition d’une nouvelle forme de régime oppressif, qui s’incarne typiquement dans le nazisme et le stalinisme. Il est « nouveau », explique Hannah Arendt, et diffère donc de « l’arsenal politique bien connu de la tyrannie, du despotisme et des dictatures ». Il se compose de cinq éléments, ajoute Raymond Aron : (1) le parti unique, (2) l’idéologie qui anime ce parti et qui est considérée comme la vérité officielle de l’Etat, (3) le monopole des moyens de force et de persuasion (communication, médias), pour diffuser cette vérité, (4) l’idéologisation des activités économiques et professionnelles, et (5) une terreur policière et idéologique, qui sanctionne les « fautes » des individus.
Emilio Gentile reprend quelques-uns de ces éléments pour définir le totalitarisme comme une « expérience de domination politique » qui repose sur une symbiose entre l’Etat et le parti, et se manifeste par la coercition (la terreur), la démagogie (la propagande), la pédagogie totalitaire (modèles d’hommes et de femmes), la discrimination de l’étranger, la militarisation du parti, la concentration moniste du pouvoir (chef charismatique), l’organisation structurée des masses et la sacralisation de la politique qui vise à « transformer définitivement la collectivité en une masse de fidèles ».
Quelle différence, alors, entre le totalitarisme et cette autre expérience de domination politique du XXe siècle qu’est le fascisme ? Le terme fascisme (de l’italien fascio, le faisceau emblème de l’autorité romaine) est apparu pour désigner spécifiquement le mouvement de Benito Mussolini. Le nazisme s’en est inspiré et le terme renvoie désormais principalement à ces deux régimes. Il n’en existe pas de définition consensuelle. Ce que l’on peut dire est que le fascisme est une sorte de totalitarisme, dont la différence spécifique dépend du contenu de l’idéologie en question. Celle-ci repose en général sur le populisme, le nationalisme, le racisme, le militarisme, le messianisme, des valeurs patriarcales et un ordre moral fort.
Le fascisme est totalitaire mais le totalitarisme n’est pas forcément fasciste. Les deux exemples typiques du totalitarisme selon Arendt, le nazisme et le stalinisme, en sont une bonne illustration : l’un est fasciste, l’autre communiste. Aron parle d’ailleurs de « la tyrannie fasciste » et « la tyrannie communiste ».
Quelle différence, enfin, avec l’autoritarisme ? Certains politologues, disions-nous, distinguent des dictatures totalitaires et des dictatures autoritaires. Les deux sont des régimes oppressifs, mais le totalitarisme est plus fort en ce sens qu’il ne permet aucun pluralisme, l’idéologie est omniprésente et il n’y a du même coup pas de clivage entre l’Etat et la société. L’autoritarisme n’exclut pas un pluralisme limité, il n’est pas dominé par une idéologie et le clivage entre l’Etat et la société existe. Il peut donc se développer dans la démocratie, d’une manière plus insidieuse.

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