Qui tue le plus ?

(avec Nora Carisse) Nous autres, 8 septembre 2012


Les végans – qui s’opposent à toute forme d’exploitation animale et s’abstiennent de consommer tout produit d’origine animale – sont souvent considérés comme des écologistes. Les animaux, pense-t-on, font partie de « la nature », comme les arbres, les océans et les écosystèmes, et les défendre relève du même combat. Les végans et les écologistes savent que c’est faux, et qu’en réalité ils s’opposent souvent. D’abord parce que « la nature » est une abstraction qui ne contient pas la majorité des animaux dont les végans se soucient – les dizaines de milliards d’animaux domestiques élevés chaque année, pour se faire manger, travailler, servir à tester des produits, nous divertir ou nous tenir compagnie. Ensuite parce que, s’intéressant uniquement aux individus et pas aux espèces, encore moins aux écosystèmes, les végans font de l’exploitation, de la souffrance et de la mort des maux, et ils reprochent aux écologistes de tuer, lorsqu’ils défendent par exemple l’élevage extensif et biologique ou une chasse sélective.

Il y a bien entendu des intersections : des végans soucieux de l’environnement, voire qui le sont pour des raisons purement environnementales, et des écologistes soucieux des animaux, au point que certains deviennent végans à leur tour. Une vaste littérature philosophique existe depuis deux décennies sur la compatibilité de l’éthique animale et l’éthique environnementale. Une littérature plus vaste encore sur la légitimité du véganisme et de l’écologie. Notre propos n’est pas d’élever le débat à ce niveau de généralité : il est beaucoup plus modeste. Il consiste simplement à poser une question : celle de savoir qui, du végan et de l’écologiste, tue réellement le moins d’animaux.

Non parce que la mort serait l’unique critère pertinent de considération morale – il serait aussi légitime de se demander qui, des deux, produit le plus de souffrance –, mais parce que les végans quantifient le plus souvent leur avantage moral en termes de nombre d’animaux sauvés, et militent non pas pour la réduction de la souffrance dans les élevages, mais pour leur abolition. Ce que le végan reproche à l’écologiste qui élève des poules en liberté n’est pas de les faire souffrir, mais de les tuer, et de les élever pour leur chair et leurs œufs, c’est-à-dire de les exploiter. La question qui nous intéresse ici est donc la suivante : qui tue le plus d’animaux ?

Deux modèles

En apparence, les jeux sont faits : le végan n’en tue aucun, il en fait même le principe directeur de son existence, et l’écologiste en tue beaucoup, en premier lieu lorsqu’il en mange. Mais les apparences sont trompeuses. C’est du moins ce que nous aimerions montrer. Pour ce faire, nous faisons deux portraits, l’un d’une végane non écologiste, Anne, l’autre d’une écologiste non végane, Gaëlle, et nous comparons les conséquences de leur mode de vie respectif sur les animaux. Prévenons d’emblée le lecteur qu’Anne et Gaëlle ne sont pas représentatives du véganisme et de l’écologie en général : pour rendre la comparaison plus évidente, nous avons pris des personnages particulièrement radicaux. Pour autant, elles ne sont ni des caricatures, ni des abstractions : Anne et Gaëlle existent, nous les connaissons. Elles sont représentatives de certaines minorités, qui parfois se croisent, non sans heurts.

Anne est étudiante en philosophie. Elle s’intéresse à l’éthique animale, l’étude de la considération morale des humains à l’égard des animaux et, militante, elle défend l’abolition de toute exploitation animale. Elle tente donc de mener une existence aussi conforme que possible à cet idéal. Végan, elle ne consomme aucun produit animal, ni pour se nourrir (ni chair, ni lait, ni œufs, ni miel, etc.), ni pour se vêtir (ni cuir, ni laine, ni fourrure, ni soie), ni pour se maquiller, se laver ou faire le ménage : chacun de ses produits est scrupuleusement choisi pour ne contenir aucun élément d’origine animale et pour n’être pas testé sur des animaux.

A Montréal, où elle réside, ce mode de vie est assez facile : les végans ont des restaurants, des boutiques de vêtements, et une association pour diffuser des informations et défendre leurs intérêts. Il lui arrive toutefois d’aller dans des restaurants « normaux », dans lesquels il est possible de commander quelques plats végétaliens. Elle vérifie alors dans quelle graisse (animale ou végétale) ses légumes ont été cuits et pianote sur son iPhone pour savoir, sur internet, si les vins à la carte sont ou non végétaliens. Car Anne sait ce que la plupart des gens ignorent : les vins sont généralement clarifiés avec des produits d’origine animale (colle de poisson, blanc d’œuf, gélatine ou caséine). Elle traque donc, dans son existence, tout ce qui pourrait la rendre indirectement responsable de la mort ou de l’exploitation d’un animal, selon elle.

Gaëlle est étudiante en sciences environnementales et, militante, elle a compris que l’unique moyen de réduire son impact sur la planète est de diminuer autant que possible sa consommation. Pour mener une vie conforme à cet idéal, elle s’est donc installée en zone péri-urbaine, où elle cultive des fruits et des légumes et élève des poules et des cochons. Elle achète des semences biologiques ou ancestrales mais pas de plantules, car elles poussent dans de la styromousse (non recyclable) ou du plastique avec beaucoup d’engrais et de pesticides dans des serres chauffées. Plutôt que d’acheter de la terre noire ou du terreau, vendus dans des sacs en plastique, elle fait son propre engrais avec du compost et du fumier. Elle sait que les excréments humains ne doivent pas être utilisés dans le potager, à cause du risque d’épidémie virale (comme cela s’est vu en Europe et en Chine à une certaine époque) : elle ne les répand donc que sur ses plates-bandes. Elle recueille aussi son sang menstruel pour nourrir ses plantes d’intérieur.

Refusant de consommer des produits inutiles, elle ne se maquille pas et rapièce un vêtement troué plutôt qu’en racheter un neuf. Les Américains achetaient en moyenne 31 vêtements par an en 1985, une soixantaine aujourd’hui, soit plus d’un par semaine. Elle sait que même la production de fibres naturelles comme le coton consomme énormément d’eau et de pesticides, voire est corrélée à la malnutrition dans les pays où l’on préfère le cultiver, parce qu’il rapporte davantage, que des céréales qui pourraient nourrir la population locale [1].

Soucieuse de minimiser ses déplacements en voiture, et produisant déjà elle-même une grande partie de ce qu’elle mange, elle ne fait son épicerie qu’une fois par mois – contre trois fois par semaine pour la moyenne des Québécois – dans une coopérative alimentaire qui vend en vrac ou en gros volume, avec très peu d’emballage (elle amène d’ailleurs ses propres contenants). Bien informée, elle sait que les pâtes vendues habituellement dans des petites boîtes en carton sont problématiques même si elles sont recyclables, parce que le carton déculpabilise alors qu’en réalité il n’est pas totalement recyclé : les usines reçoivent une quantité de papier à recycler très supérieure à la demande de papier recyclé et elles en jettent donc une partie, pendant qu’on continue de couper des arbres pour en produire.

Pour autant, elle ne vit pas recluse : Gaëlle a une vie sociale comme tout le monde. Seulement, elle traque au quotidien toute consommation superflue, consciente que tout produit – dans ses matériaux, son emballage, l’énergie et les infrastructures nécessaires à sa fabrication, son transport et sa distribution – contribue à la pollution globale, à la déforestation, au dérèglement climatique, et à la destruction des écosystèmes de la planète et de ses habitants.

Confrontation

Anne reproche à Gaëlle d’exploiter et de tuer des animaux (des poules et des cochons), d’avoir pris un chat pour se débarrasser des souris et de manger le gibier que son oncle chasseur lui rapporte. Gaëlle reproche à Anne de consommer un tas de produits inutiles, dont des gadgets électroniques à obsolescence programmée, et de ne pas chercher à réduire son empreinte carbone avec autant de zèle que pour sauver des animaux. Anne lui répond que le régime végétalien est aussi préférable d’un point de vue environnemental, et pourrait même être nécessaire pour sauver la planète. Mais Gaëlle est sceptique.

Cet argument, explique-t-elle, vaut surtout contre ceux qui mangent de la viande industrielle trois fois par jour, pas ceux qui, comme elle, mangent rarement de la viande toujours issue de petits élevages locaux. Ce ne sont pas ses quelques poules et cochons qui posent un problème environnemental, ni le bétail des nombreux peuples qui, ailleurs dans le monde, en dépendent pour survivre dans des milieux hostiles, ni même les élevages extensifs plus importants qui ne deviennent problématiques que parce qu’ils sont trop nombreux, et que la compétition les pousse à croître toujours davantage.

Le problème est économique, et se posera tant que l’on aura le droit de spéculer sur la nourriture – qu’elle soit végétale ou animale. C’est cette recherche du profit qui pousse les producteurs à s’étendre aux dépens de l’environnement, et les pays du Nord à jeter la nourriture excédentaire plutôt que la donner à ceux qui, au Sud, meurent de faim – pour ne pas faire chuter les cours. Les règles de l’OMC encouragent d’ailleurs ces pratiques en restreignant les possibilités d’aide alimentaire.

Il est naïf de croire que le véganisme va sauver la planète, comme si une production exclusivement végétale, a fortiori en quantité industrielle pour nourrir 9 milliards d’habitants en 2050, ne posait pas, elle aussi, problème. La production végétale est nocive pour l’environnement à cause des pesticides et, surtout, des fertilisants – qui sont déjà présents et naturels sous la forme de fumier dans le cas d’une agriculture biodynamique, c’est-à-dire durable car la plus diversifiée et autonome possible. Le meilleur équilibre pour l’environnement pourrait être obtenu en réduisant drastiquement notre consommation de produits animaux et en combinant intelligemment les productions animales et végétales.

Gaëlle aime citer Simon Fairlie, un britannique, ancien végétarien qui défend désormais une consommation réduite de viande, après être arrivé à la conclusion que le régime de la communauté dans laquelle il a vécu dix ans était problématique. La production locale de produits laitiers était marginale, au profit de l’importation massive « des quatre coins du monde, notamment de Chine, de Turquie, d’Inde, du Brésil et des Etats-Unis, d’huile d’olive et de tournesol, margarine, beurre de cacahuète, tahini, lait et yaourts de soja, noix, pois chiches, haricots, lentilles, molasse, fruits secs, riz, quinoa, etc. ». Fairlie rappelle que « les animaux d’élevage fournissent la biodiversité que les arbres seuls ne peuvent pas procurer. Ils sont le meilleur moyen que nous ayons de maintenir de larges zones claires et ouvertes à l’énergie solaire et éolienne. Ils exploitent la biomasse qui serait autrement inaccessible, et recyclent les déchets qui autrement poseraient un problème d’élimination. Et ils sont le principal moyen que nous ayons de nous assurer que le phosphate qui s’échappe de nos terres arables et qui est crucial pour les rendements agricoles soit ramené dans la chaîne alimentaire. » [2]

Gaëlle fait en outre remarquer à Anne que, pour quelqu’un qui fait de la cohérence entre ses convictions et ses actions un principe directeur de son existence, elle est en réalité très incohérente : si son but est réellement de ne pas tuer ni faire souffrir d’animaux, elle devrait faire de l’environnement une priorité. Car, à l’heure actuelle, Anne dont le véganisme est exemplaire mais qui surconsomme comme la plupart des urbains nord-américains, tue et fait indirectement souffrir un grand nombre d’animaux, peut-être même davantage que Gaëlle.

Sa margarine végan, par exemple, est composée majoritairement d’huile de palme, qui est responsable d’un désastre environnemental planétaire et de la disparition de forêts dont dépendent de nombreux animaux, dont les orangs-outans. Comme elle est trop molle pour être emballée, comme le beurre, dans du papier d’aluminium (en théorie recyclable à perpétuité, même si les gens ne le font pas car ils le trouvent trop gras et ne prennent pas la peine de le nettoyer), elle est dans un contenant en plastique. Ses chaussures, sa ceinture et son sac, en faux cuir, sont aussi en plastique, comme l’emballage de son maquillage qui, tout végan qu’il est, n’échappe pas aux problèmes habituels : la moindre quantité de poudre à paupières est vendue dans un boîtier bien plus grand, pour contenir un miroir collé au couvercle et un pinceau, généralement inutiles puisque les femmes en ont d’autres.

Le plastique n’effraie pas Anne puisqu’il est végan. Et pourtant, qu’est-ce que le plastique ? Du pétrole. Qu’il soit extrait des sables bitumineux qui ravagent les habitats de nombreux animaux ou des puits offshores, le pétrole tue. L’industrie pétrolière cause régulièrement des marées noires tuant des centaines de milliers de poissons et d’oiseaux marins, agonisant des heures, englués dans des nappes d’hydrocarbures. Qui, en dernière analyse, tue le plus ? Gaëlle et sa paire de chaussures en cuir qu’elle a depuis dix ans, ou Anne et les quelques paires en plastique végan qu’elle a achetées dans le même intervalle ? Gaëlle et sa fourrure véritable, héritée de sa grand-mère, ou Anne et son manteau synthétique qui est la transformation d’un tiers de baril de pétrole et qui mettra des milliers d’années à se dégrader ?

Qui tue le plus ? Gaëlle et le beurre fermier qu’elle achète à son voisin dans un contenant en verre, ou Anne et sa margarine à l’huile de palme dans un récipient en plastique ? Gaëlle qui est locavore (elle mange local et de saison), car elle sait que les centaines de millions de tonnes de nourriture transportées par avion ou bateau chaque année dans le monde utilisent beaucoup d’énergie et contribuent à l’émission de gaz à effet de serre, ou Anne qui, veillant à se nourrir de céréales protéinées, achète beaucoup de quinoa importé ? Gaëlle note en outre que la demande occidentale fait tellement monter les prix que le quinoa devient inaccessible pour les Boliviens et les zones de production, où les locaux dépendaient d’une agriculture de subsistance, connaissent paradoxalement de la malnutrition.

Qui tue le plus ? Gaëlle qui n’achète jamais d’aliments transformés, puisqu’elle les transforme elle-même – elle passe l’été par exemple à préparer des plats pour l’hiver –, ou Anne qui aime particulièrement la simili-viande « goût bœuf » de sa marque végan préférée, qui est le résultat industriel de plusieurs étapes de transformation dans une usine, impliquant une empreinte carbone élevée ?

Qui tue le plus ? Gaëlle et ses quelques cochons, libres d’aller et venir sur le terrain de la ferme, nourris avec des produits locaux, tués sur place et consommés presque intégralement, ou Anne et son tofu importé ? Les dégâts causés par la monoculture de soja (« déserts verts » où plus rien d’autre ne vit, détruisant les écosystèmes, déversant dans le sol des millions de litres de pesticides, contribuant à la déforestation de l’Amazonie, et même à l’expulsion et parfois à l’assassinat de paysans indigènes, quand ils ne suicident pas), sont très majoritairement dus à l’industrie de la viande, puisque ce soja est cultivé pour nourrir notre bétail.

Le tofu peut évidemment être produit localement et biologiquement. Cependant, si le but était de « véganiser » le monde au moins occidental, en remplaçant la viande par des produits comme le tofu, il faudrait maintenir la production industrielle de soja actuellement utilisée pour nourrir le bétail. Il n’est pas du tout évident que le bilan carbone du tofu importé (transformé dans une usine, emballé dans des films plastique, envoyé à l’autre bout du monde, transporté dans des camions réfrigérés jusqu’aux magasins où Anne va faire ses courses en voiture) serait alors meilleur que celui du cochon de Gaëlle.

Qui tue le plus ? Gaëlle qui ne se teint pas les cheveux, ou Anne et sa teinture végan mais pleine de produits chimiques dont certains sont cancérigènes, toxiques et non biodégradables ? Gaëlle et sa coupe menstruelle réutilisable, ou Anne et ses tampons avec applicateurs en plastique ? Les applicateurs en carton ne sont pas moins hygiéniques ni confortables, et Gaëlle s’est souvent demandé pourquoi l’on ne votait pas une loi selon laquelle « si la même marque fabrique deux produits qui répondent exactement au même besoin et que l’un des deux est moins écologique, la marque devrait être empêchée de le fabriquer ».

Qui tue le plus ? Les weekends de Gaëlle, qui invite ses amis chez elle ou va chez eux – car l’objectif est d’échanger avec eux, pas consommer avec eux –, où le divertissement est procuré par les talents individuels (l’un joue de la musique, l’autre conte des histoires), c’est-à-dire par ce que les gens peuvent donner d’eux-mêmes plutôt que par ce qu’ils peuvent s’acheter, ou ceux d’Anne, au club où elle boit dans des verres en plastiques, qu’on remplace lorsqu’ils sont vides au lieu de les remplir à nouveau, avant de rentrer en taxi parce qu’il est tard, de « bruncher » dans un restaurant le lendemain parce que c’est dimanche, et de magasiner l’après-midi, un café Starbucks dans les mains ?

Impossible de le dire, mais une chose est sûre : contrairement aux apparences, le mode de vie d’Anne ne tue pas forcément moins d’animaux que celui de Gaëlle. Vrai, diront les végans de bonne foi, mais il les tue moins directement et il ne tue pas le même genre d’animaux. Le mode de vie d’Anne a certainement des conséquences environnementales qui, en bout de ligne, tuent des animaux sauvages. Mais Gaëlle tue elle-même des animaux domestiques. L’un n’est-il pas plus grave que l’autre ?

Tuer directement et indirectement

D’une part, est-il plus grave de tuer directement qu’indirectement ? Pas en droit pénal, où commanditer un meurtre et le commettre est puni de la même peine. Tous les consommateurs de viande qui n’ont pas le courage de tuer eux-mêmes les animaux, c’est-à-dire l’écrasante majorité d’entre eux, sont des commanditaires : ils tuent indirectement. Anne est la première à reconnaître que ce n’est pas moins grave que de tuer directement comme le fait Gaëlle, qui a au moins le mérite d’assumer totalement ses choix alimentaires. Pourquoi, dès lors, tuer encore plus indirectement des animaux, comme le fait Anne en consommant des produits non pas d’origine animale comme la viande mais causant malgré tout la mort et la souffrance, serait-il moins grave ? La responsabilité se dilue-t-elle dans les étapes ? Suis-je moins responsable du meurtre que je commandite s’il y a davantage d’agents intermédiaires entre le crime et moi ?

D’autre part, est-il plus grave de tuer des animaux domestiques que des animaux sauvages ? Certains des philosophes qu’Anne apprécie estiment en effet que nous n’avons pas les mêmes devoirs à l’égard des animaux domestiques, dont nous sommes intégralement responsables puisque nous les faisons exister, des animaux liminaux qui dépendent des sociétés humaines (comme les rats ou les pigeons) et des animaux sauvages [3]. Mais cet argument peut être aisément renversé : précisément puisque nous faisons exister les animaux domestiques, comme si nous étions Dieu, n’avons-nous pas sur eux droit de vie ou de mort ? Si nous ne voulons ni les faire souffrir ni les tuer, notre responsabilité spéciale nous oblige à ne pas les faire exister. Mais, dès lors qu’ils existent, pourquoi serait-il pire de les tuer eux, que nous avons créés à cette seule fin, plutôt que des animaux sauvages indépendants ?

Par ailleurs, on peut faire valoir que les animaux sauvages sont même plus importants que les domestiques puisque, contrairement à eux, ils sont irremplaçables (ils ne peuvent pas être « fabriqués ») et ils font partie d’un équilibre nécessaire – ils servent à la survie des autres espèces qui les entourent. La disparition des animaux domestiques ne menacerait pas la survie de la planète – au contraire, puisque son équilibre est en partie menacé par leur exploitation excessive –, tandis que l’extinction des espèces animales sauvages a des conséquences inconnues et inquiétantes.

On peut donc conclure que, s’il n’est pas pire de tuer indirectement que directement et de tuer des animaux sauvages plutôt que des animaux domestiques, un écologiste non végan ne tue pas forcément plus d’animaux qu’un végan non écologiste.

Le but de cette comparaison n’est ni de dénigrer ces différents choix, ni de sous-entendre que les « animalistes » ont tort et les « environnementalistes » raison, et encore moins qu’ils seraient incompatibles. Il y a des végans écologistes (ou des écologistes végans), soucieux de leur empreinte carbone, militant contre l’huile de palme, ne consommant pas de soja importé, voire vivant reclus dans des communautés quasi-autarciques. Sans être caricaturales puisqu’elles existent, Anne et Gaëlle sont certainement minoritaires et, diront certains, « extrémistes ». S’il est malgré tout pertinent de les comparer, c’est pour réagir à la bien-pensance des végans urbains qui, tout en nageant dans le gaspillage, reprochent aux campagnards de tuer des cochons et des chevreuils, sans voir que leur propre mode de vie contribue indirectement à la mort d’un grand nombre d’animaux sauvages – et à leur souffrance (qu’on pense seulement à l’oiseau englué ou à l’ours blanc mourant de faim sur son glaçon). Cette absence de lien est problématique. Le but de cette comparaison est seulement de leur rappeler que les végans ne sont pas végans s’ils ne sont pas aussi écologistes.

Post-scriptum (9 septembre 2012, 13h40)

Merci à toutes et à tous pour vos nombreux commentaires, sur ce site, sur Facebook ou par courriel, qui nous poussent à donner quelques explications et clarifier notre position.

Ecartons d’emblée deux malentendus. Le premier s’exprime dans les objections niant la pertinence d’une confrontation entre ces deux modes de vie puisqu’il est tout à fait possible d’être à la fois végan et écolo, ne pas consommer d’huile de palme, manger bio et local, etc. Certes, nous sommes d’accord, c’est non seulement possible mais aussi et surtout souhaitable. Seulement, ce n’était pas la question. La question était de savoir qui, d’un végan non écolo et d’un écolo non végan, tuait le plus, sachant que le monde dans lequel nous vivons n’est ni végan ni écolo.

Les Cahiers antispécistes ont bien capturé cette intention lorsqu’ils notent que l’article « est basé sur la comparaison entre les modes de vie de 2 personnes ‘marginales’ en ce sens qu’elles vivent dans une société à la fois spéciste et non écologiste. Savoir qui tuerait le moins entre une société organisée pour être le moins spéciste possible et une société organisée pour être le plus écologique possible est une autre question. » [4]

Nous nous situons donc dans le cadre d’une théorie non idéale, qui s’interroge sur le comportement des acteurs dans notre monde très imparfait, pas dans celui d’une théorie idéale, qui sait ce qu’il faudrait faire dans l’absolu pour rendre le monde meilleur. Pour répondre sur ce point à Christiane Bailey, c’est bien « le monde dans lequel nous vivons » qui nous intéresse et, dans celui-ci, qu’on le veuille ou non, « un environnementaliste qui se nourrit des autres animaux » est de fait « une notion envisageable », puisque non seulement envisagée mais aussi et surtout très pratiquée.

Le second malentendu se trouve dans l’accusation d’un biais hostile au véganisme. Le portrait d’Anne n’est pas très sympathique, mais ce n’est pas le procès d’une végan : c’est celui d’une incohérence, puisqu’Anne est, répétons-le, une végan non écolo. L’objectif n’est pas de s’en prendre au véganisme mais de rappeler que, pour être cohérent, il ne peut pas ne pas être aussi écologiste.

Il y a malgré tout un biais, dira-t-on, puisqu’on se demande si le végan doit être plus écolo mais pas si l’écolo doit être plus végan. Un observateur impartial se serait posé la question réciproque. Sans doute, mais quelle aurait été sa réponse ? Pour être cohérent, un végan n’a pas le choix que d’être aussi écologiste, puisqu’un mode de vie non soucieux de l’environnement tue forcément des animaux, ce qui est contraire à ses principes. En revanche, pour être cohérent, un écologiste n’a pas nécessairement à être végan, puisqu’un mode de vie non végan n’est pas forcément néfaste pour l’environnement. Autrement dit, si l’on confronte, comme nous l’avons fait, une végane non écolo et une écolo non végane, Anne et Gaëlle, on trouvera que la première est incohérente mais pas la seconde.

On peut faire de nombreux reproches à Gaëlle, en premier lieu et d’un point de vue végan celui de tuer des animaux, mais pas celui d’être incohérente : élever et tuer des animaux n’est pas incompatible avec un système de production écologiste si c’est fait d’une certaine manière (respectueuse des équilibres environnementaux). En revanche, on peut retourner le problème dans tous les sens, Anne est incohérente si elle n’est pas aussi écolo. Il y a donc une différence qui justifie le traitement différentiel de ces deux modèles dans l’article, dont le but n’est pas – il faut insister – de s’opposer au véganisme (parfaitement acceptable lorsqu’il est écologiste), mais de dénoncer l’incohérence de certains végans (pas tous, et sans doute même une minorité d’entre eux).

D’ailleurs, l’article ne dit pas que l’un est mieux que l’autre : qu’il vaut mieux être un écolo non végan comme Gaëlle plutôt qu’un végan non écolo comme Anne. Il dit que l’un est plus cohérent que l’autre, ce qui n’est pas la même chose. A la question de savoir qui tue le plus, il conclut qu’il est « impossible de le dire » mais que, contrairement aux apparences, « un écologiste non végan ne tue pas forcément plus d’animaux qu’un végan non écologiste ». C’est une conclusion prudente, qui ne devrait pas être confondue avec une attaque en règle contre le véganisme, et encore moins contre les végans écologistes qui ne sont absolument pas visés par cet article.

Ceux-là ne se reconnaissent pas dans le portrait d’Anne, et ils ont bien raison puisqu’elle n’est pas censée les incarner. Certains reconnaissent que le problème se pose malgré tout, que personne n’est parfait, et que tous les végans devraient faire des efforts pour être davantage écologistes. L’intervention de Valéry Giroux est à ce titre exemplaire et doit susciter la plus grande admiration. D’autres, malheureusement, préfèrent nier le problème, voire l’existence de personnes comme Anne, et présupposent que tous les végans, qui sont des gens bien, sont forcément écolos. C’est non seulement faux mais aussi dangereux puisque, comme le rappelle Clotilde Brière, la satisfaction d’avoir « déjà donné », d’être suffisamment vertueux, peut inciter à négliger le reste.

Quoiqu’il en soit, tous reprochent à Gaëlle d’être spéciste, c’est-à-dire de trouver tout à fait normal d’élever et de tuer des animaux domestiques, alors qu’elle ne ferait pas la même chose avec des humains. Oui, Gaëlle est spéciste car, une fois de plus, ce n’est pas incompatible avec ses convictions environnementales. Mais elle pourrait aussi bien ne pas l’être, puisque certains de ses collègues environnementalistes, plus radicaux qu’elle, conçoivent l’être humain comme un parasite et militent pour son extinction.

Dans tous les cas, Gaëlle n’est pas convaincue qu’« au coeur du développement durable doit être affirmé le véganisme moral » (Jean-Philippe Royer), ni que « tuer un cochon, c’est contrevenir à l’intérêt à vivre d’un être conscient et au droit fondamental à la vie qui devrait en découler » (Valéry Giroux) – deux affirmations qui lui semblent être des pétitions de principe. C’est ce qui, selon elle, rend la discussion avec les végans difficile : ils posent comme un axiome un droit fondamental à la vie qui ne lui semble pas évident. Mais elle reconnaît qu’il s’agit là d’un tout autre débat, considérable, auquel elle n’est d’ailleurs pas fermée.

La question de savoir si le véganisme écologiste des uns est ou non préférable à l’écologisme non végan de Gaëlle revient à discuter de la légitimité du véganisme et de l’antispécisme en général, ce que cet article s’était engagé à ne pas faire (par manque non d’intérêt, mais de place puisque pour être traitée rigoureusement cette question générale, débattue depuis des siècles, mérite au moins un livre). On nous excusera donc de ne pas répondre ici à tous les arguments antispécistes. On peut en revanche clarifier des points de détail, signalés par Christiane Bailey.

Le premier est le calcul nous permettant d’affirmer que, « si le but était de ‘véganiser’ le monde au moins occidental, en remplaçant la viande par des produits comme le tofu, il faudrait maintenir la production industrielle de soja actuellement utilisée pour nourrir le bétail ». « Essayez-vous de nous faire croire que si on cesse d’alimenter les quelques 50-60 milliards d’animaux que l’on tue par année pour nourrir 7 milliards d’humains, on ne réduira pas la quantité de céréales produite dans le monde ? » demande Christiane. Elle a raison : même si les 50-60 milliards d’animaux en question ne sont pas tous nourris de soja (il faudrait pouvoir dire dans quelle proportion ils le sont), et que la majorité d’entre eux sont des poulets, qui consomment bien moins que des humains, il n’est pas évident qu’il faudrait produire autant de soja.

Le calcul est sans doute impossible, et il n’est pas même nécessaire à notre réflexion (qui, contrairement à ce que dit Christiane, ne « repose » pas sur cet argument). Nous affirmons qu’il faudrait « maintenir la production industrielle de soja », pas nécessairement le même niveau de production. Peut-être moins, en effet. L’agriculture industrielle généralisée serait peut-être moins néfaste pour la planète que la combinaison d’élevage industriel et d’agriculture industrielle que nous avons à l’heure actuelle, mais notre propos était de dire que cela ne règlera pas le problème des monocultures industrielles, et qu’il faut repenser les modes de production. Gaëlle s’oppose à toute production industrielle, qu’elle soit animale ou végétale. Elle fait seulement une expérience de pensée, elle s’interroge sur la faisabilité d’une « société végétalienne », sur sa compatibilité avec la décroissance qu’elle estime nécessaire.

D’où la seconde objection, qui est que son mode de vie, à la ferme avec ses poules et ses cochons, n’est pas généralisable. Tout le monde n’ira pas vivre à la campagne comme Gaëlle. C’est vrai, mais tout le monde ne deviendra pas non plus végan. Le combat que mènent les uns et les autres en est un pour gagner de la proportion : davantage d’écolos, davantage de végans, et si possible davantage des deux. De ce point de vue, l’exemple de Gaëlle n’est pas là pour faire croire que tout le monde pourra, demain, faire comme elle : il incite à réfléchir à l’urbanisation, à souhaiter davantage de développement régional et moins de gros centres urbains, et à reconsidérer l’aménagement du territoire dans les pays développés.

[1] T. Philpott, « Are Your Skinny Jeans Starving the World ? », Mother Jones, juillet-août 2012

[2] S. Fairlie, « Meat Eating vs. Vegetarian or Vegan Diets », Permaculture, 31 août 2010.

[3] S. Donaldson et W. Kymlicka, Zoopolis : A Political Theory of Animal Rights, Oxford, Oxford University Press, 2011.

[4] http://www.facebook.com/Cahiers.ant...

Cet article est mis à la disposition du lecteur mais il ne correspond pas à la mise en page de la version définitive et publiée à laquelle il convient de se référer pour toute citation.