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Le contemporain n’existe pas

Pylône. Revue de philosophie, d’art et de littérature, 8, automne 2011, p. 120-121.


Le contemporain, disent les dictionnaires, est ce qui est du même temps, ce qui vit à la même époque que quelqu’un ou quelque chose ; ou encore ce qui est de notre temps, ce qui appartient au temps présent. En réalité, ces deux sens sont le même, car ce qui est de notre temps est ce qui est du même temps que l’énonciateur. Dans les deux cas, le contemporain est ce qui est du même temps, et la question est de savoir de quoi : d’un objet quelconque ou de l’énonciateur lui-même. La contemporanéité est la simultanéité d’existence, soit de deux choses entre elles, soit de la chose dont on parle et de l’expérience de celui qui parle.

Le premier sens fait référence à ce qui vit, mais il n’est pas biologique. Car alors, on pourrait dire que deux personnes sont contemporaines l’une de l’autre parce que la première est née avant que la seconde meure, même si seulement un mois, une semaine, un jour, une minute les séparent. Il faut avoir partagé davantage que du temps, semble-t-il, pour être des contemporains. Il faut avoir vécu non dans le même intervalle, mais à la même époque. Et c’est ici que ça se gâte, car l’époque n’est pas simple à définir. Ce n’est pas n’importe quel espace de temps : c’en est un caractérisé par une certaine unité, marqué par des événements cohérents, un style, une idéologie, voire un même espace social. Dira-t-on, par exemple, que Spinoza était le contemporain de l’empereur japonais Go-Kōmyō ? Ils vivaient au même moment, mais ont-ils connu la même époque ?

Le second sens est symbolique, car il y a plusieurs façons d’appartenir. Il y a des auteurs contemporains et Spinoza n’est pas l’un d’eux. Mais on peut trouver ses idées contemporaines et dire qu’il appartient au temps présent. Matériellement, il n’a été le contemporain que de ceux qui ont partagé la même « époque » – et ce ne sont pas tous ceux qui ont vécu entre 1632 et 1677. Intellectuellement, il peut très bien être « notre contemporain », comme on dit. Cela ne dépend pas de lui, mais de nous. Le contemporain est celui que nous estimons appartenir à notre époque. Celui avec lequel nous nous sentons bien aujourd’hui, même s’il est d’hier. Celui qui nous parle de nous.

Ce décalage s’illustre dans le cas de la personne qu’on dit « en avance sur son temps ». Etre précurseur, c’est ne pas être entièrement contemporain de ses contemporains. C’est, intellectuellement, être le contemporain d’un temps suivant. Mais c’est aux habitants de ce temps suivant, rétrospectivement, de le nommer. Car il faut une distance critique pour évaluer la contemporanéité. Paradoxalement, être le contemporain de son temps implique de ne pas se confondre avec lui. Il faut s’en détacher pour l’apercevoir. Agamben a raison de définir la contemporanéité comme « cette singulière relation avec son propre temps auquel on adhère tout en prenant ses distances » (Qu’est-ce que le contemporain ?).

Le problème du contemporain est qu’il repose entièrement sur la notion de temps présent. Comme s’il y avait, quelque part, un temps non présent. Comme s’il était possible de parler d’un temps différent de celui de l’énonciateur. C’est toujours je qui parle. Et quand suis-je ? Par définition, je suis toujours contemporain. C’est donc qu’il n’y a pas autre chose que du contemporain.

Les historiens distinguent pourtant l’histoire contemporaine de trois autres périodes (l’antiquité, le Moyen Âge et l’époque moderne), et ils la définissent tantôt de manière relative, comme celle écrite dans les temps des événements racontés, et tantôt de manière absolue, comme, dans le cas des historiens français, celle postérieure à la Révolution française. Un commencement qui peut sembler arbitraire et ne satisfait pas les autres historiens, qui considèrent généralement que l’histoire contemporaine est celle des 75 dernières années environ – la durée moyenne d’une vie humaine –, c’est-à-dire celle dont il reste des témoins vivants. Cette approche, qui n’est donc pas absolue mais relative, a donné naissance en France dans le dernier quart du XXe siècle à la notion d’histoire du temps présent.

Mais le problème est ailleurs : en quoi l’antiquité, le Moyen Âge et l’époque moderne ne sont-ils pas contemporains ? Les historiens ne font jamais que l’histoire contemporaine de l’antiquité, du Moyen Âge et de l’époque moderne. Peu importe que leur objet d’étude soit ancien et qu’il n’en reste plus de témoin direct : ils portent toujours sur lui un regard contemporain et l’histoire qu’ils produisent n’est pas moins contemporaine que celle que l’on appelle contemporaine, et pas moins présente que celle que l’on appelle « du temps présent ».

Le passé n’existe jamais qu’au présent. L’avenir aussi. De sorte qu’en tant que tels le passé et l’avenir n’existent pas, seul le présent existe. C’est ce mot célèbre de Saint Augustin, qui n’admet pas l’existence de « trois temps : passé, présent et futur », mais accepte de parler du « présent du passé, du présent du présent et du présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente » (Les confessions, XI, 20). En philosophie du temps, on appelle cela le présentisme.

Le présent est ce qui est perçu, vécu, expérimenté. On ne perçoit ni le passé ni l’avenir, mais on peut tenter de les imaginer. Or, si, comme disait Berkeley, être c’est être perçu (esse est percipi), alors n’est jamais que le présent. On appelle « contemporain », disent les dictionnaires, tout moment du temps vécu au présent. Mais, par définition, tout moment du temps ne peut être vécu qu’au présent ! Qui n’est pas lui-même une durée, puisqu’il serait alors divisible en plusieurs moments – certains seraient avant, d’autres après, et aucun absolument présent. Le présent est un point, un absolu, un infini.

Si le contemporain est ce qui appartient au temps présent, et qu’il n’y a jamais que du présent, c’est-à-dire qu’il est impossible de ne pas appartenir au temps présent, alors il n’y a jamais que du contemporain. Et si tout est contemporain, alors le mot perd son sens, puisqu’il n’a de raison d’être que par rapport à ce qui n’est pas lui. Si tout est contemporain, rien ne l’est. Si tout ce qui existe est contemporain, le contemporain n’existe pas.

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