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"Covid-19 : Sommes-nous vraiment en guerre ?"

revue L’Hémicycle, 20 avril 2020


Alors que la mort est devenue intolérable dans nos sociétés, Emmanuel Macron, comme d’autres dirigeants de la planète, multiplie les références à la guerre contre le nouveau coronavirus. Le mot fait débat. Son usage métaphorique est pourtant très courant, il est même la norme au sein des puissances militaires, décrypte Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, philosophe et juriste, directeur de l’institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM).

La lutte contre le Covid-19 est-elle comparable à une guerre ?

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer : Sur le plan de la communication politique, le président Macron a eu raison de répéter le mot « guerre » dans son discours du 16 mars 2020. Il fallait frapper l’opinion, créer un choc puisque la population n’appliquait visiblement pas les consignes de distanciation sociale. Il n’est d’ailleurs pas le seul à l’avoir fait : Donald Trump a parlé de « guerre sanitaire », Xi Jinping de « guerre populaire », Boris Johnson de « seconde bataille d’Angleterre », Benyamin Netanyahou de « guerre contre un ennemi invisible », etc. C’est plutôt la norme au sein des puissances militaires, pour lesquelles il n’est pas problématique d’utiliser ce mot – au contraire de l’Allemagne, comme l’a illustré son président, Frank-Walter Steinmeier, en déclarant que la pandémie n’est « pas une guerre ».

Cela a pourtant déclenché une controverse : le mot fait débat. Sommes-nous vraiment en guerre ?

Je pense que c’est un faux débat. C’est un usage métaphorique du mot, d’ailleurs très courant : depuis les années 1950, des chefs d’Etat ont parlé de « guerre » contre le crime, la drogue, le cancer, la pauvreté et le terrorisme, entre autres. Dans le contexte actuel, on parle aussi de « guerre des masques », de « guerre économique », de « guerre de l’information » ou encore de « guerre des prix du pétrole », sans que cela ne suscite de réaction. La guerre permet d’autant plus un usage métaphorique qu’on ne sait plus vraiment ce qu’elle est, parce qu’aujourd’hui très peu de gens en ont une expérience directe – la plupart voient la guerre au travers des représentations (récits plus ou moins romancés, films, séries).

Comme toute métaphore, elle n’est pas rigoureusement exacte. Bien sûr, ce n’est pas vraiment une guerre, en premier lieu parce qu’il faut être deux pour faire la guerre et que le virus n’est pas, lui, en guerre contre nous : la guerre est un affrontement des volontés et, en l’espèce, il n’y a pas de volonté adverse. La guerre est par nature interactive, violente et politique – trois conditions qui ne sont pas réunies lorsqu’on affronte un virus.

Cependant, le but de la métaphore n’est pas d’établir une équivalence scientifique mais d’envoyer un message, signifier le sérieux de la menace, que la lutte sera longue, qu’elle fera des victimes et qu’elle exige donc des moyens, des sacrifices, un engagement et une mobilisation nationale. Par ailleurs, il y a bien des similarités : une situation d’urgence, de danger, d’exception ; un rapport collectif à la mort, qui n’est pas habituel ; une forte concentration de moyens, comparable à une économie de guerre ; et une réaction qui nécessite de faire preuve de résilience et d’innovation. Si nous ne sommes pas rigoureusement en guerre, nous sommes bien, comme l’explique Stéphane Audoin-Rouzeau, « en temps de guerre », mélange d’union sacrée et d’incertitude. Avec le risque d’une crise politique à la sortie, dont pourraient profiter les extrêmes.

N’est-il pas contradictoire de parler de guerre en temps de paix ?

Non, car la guerre et la paix ne sont pas une dichotomie entre deux états mais les bornes théoriques d’un continuum. Quand on dit « guerre » aujourd’hui, les gens pensent aux grands conflits mondiaux. Mais la guerre a changé. Pour commencer, elle n’est quasiment plus interétatique et on ne la déclare plus : la France, par exemple, n’a pas déclaré la guerre depuis 1945 alors qu’elle l’a « faite » à de multiples reprises et reste aujourd’hui engagée dans plusieurs « opérations extérieures ». Ensuite, les conflits contemporains, quasi exclusivement intra-étatiques et asymétriques, brouillent les catégories habituelles : l’adversaire est-il un combattant, un civil, un terroriste, un criminel ? Comment qualifier les frappes, souvent des éliminations ciblées, menées en dehors du théâtre d’un conflit armé ? Et que signifie « gagner » ces guerres lorsque l’adversaire ne se rend pas et qu’il est simplement contenu sous un certain seuil de violence ? C’est le problème des « guerres sans fin » qu’illustre notamment l’Afghanistan.

Tout cela et d’autres évolutions – dont la civilianisation, la privatisation et la judiciarisation des conflits armés – contribuent à une réduction croissante de l’écart entre guerre et paix, c’est-à-dire à une « déspécification » de la guerre. D’où l’essor des menaces dites hybrides – activités clandestines d’ingérence, subversion, désinformation, cyberattaques, etc. – pour créer de l’ambiguïté : si c’est bien fait, vous mettez du temps à comprendre que vous êtes attaqués et par qui, comme on l’a vu lors de l’annexion de la Crimée, en 2014. Nombre de ces actes hostiles ont pourtant lieu « en temps de paix ». Chaque jour, par exemple, le ministère des Armées est la cible de cyberattaques, dont certaines visent des opérations extérieures, des systèmes d’armes ou même des hôpitaux – ce qui a fait dire à la ministre que « La guerre cyber a commencé et la France doit être prête à y combattre ».

Dans un tel contexte, on ne peut plus penser la guerre comme en 1918. Aujourd’hui, il n’est pas contradictoire de parler de guerre en temps de paix, parce que ces deux états sont devenus très relatifs.

Enfin, que l’on soit ou non convaincu par la comparaison avec la guerre, le fait est que le risque pandémique constitue bien une menace à la défense et la sécurité nationale et qu’il mobilise donc la communauté stratégique, civile et militaire. C’est d’ailleurs pourquoi ce risque avait été anticipé dans à peu près tous les documents de prospective stratégique des quinze dernières années, des rapports du National Intelligence Council américain aux Livres blancs français, et aujourd’hui le ministère des Armées est en première ligne dans la gestion de la crise sanitaire.

Si la lutte contre le Covid-19 est un combat, les soignants sont-ils les soldats de cette guerre ?

Il y a des similarités : les soignants sont « engagés » en première ligne (« au front »), en équipe, font des sacrifices, prennent des risques au péril de leur vie, dans une situation extrême. Les médecins familiers des situations d’urgence et ayant une expérience militaire estiment que le parallèle a du sens. Il est d’ailleurs assumé par le président de la République, lorsqu’il dit : « ils ont des droits sur nous », en parlant des soignants à Mulhouse. C’est une citation de Georges Clemenceau, qui parlait des combattants de la Première Guerre mondiale. La population rend hommage à ses soignants et les appels se multiplient pour « la création d’un statut de reconnaissance nationale, semblable à celui de ‘Pupille de la Nation’ » (appel soutenu par 40 députés) ou l’attribution d’une « Légion d’honneur pour les soignants et personnels morts du Covid-19 » (proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale le 7 avril).

Mais il y a aussi des différences : la raison d’être du soignant est le soin, la sollicitude, ce qu’on appelle en anglais le care. Cette dimension n’est pas absente de l’éthique militaire, contrairement à ce qu’on pourrait croire, puisque les soldats sauvent des vies, notamment lorsqu’ils sont engagés pour protéger des populations. Mais ils en prennent aussi : si la mort est parfois reçue, elle est surtout donnée. Les soignants, eux, « combattent » sans tuer puisque leur ennemi est un virus. C’est la limite de cette comparaison.

Autant la métaphore guerrière me semble légitime lorsqu’elle est utilisée pour mobiliser la population ou rendre hommage aux soignants, autant elle montre rapidement ses limites, voire ses effets contreproductifs, lorsqu’elle est déclinée systématiquement, dans tous les domaines, notamment par les syndicats qui ne veulent pas « servir de chair à canon » ou par ceux qui parlent des contraintes du confinement dans leur appartement comme si c’était le siège d’Idlib (Syrie). La situation est pénible pour tout le monde, ne mélangeons pas tout !

Le fait que, dans le cas du virus Covid-19, l’ennemi est invisible change-t-il la donne ?

Cette singularité a été soulignée par le président Macron (« l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse ») mais aussi par de nombreux autres hommes et femmes politiques dans le monde. C’est une image classique pour parler des virus. La problématique de la menace invisible (à l’œil nu) n’est toutefois pas limitée au monde biologique : les armes chimiques, soniques, électromagnétiques, nanotechnologiques ou cyber sont aussi invisibles. Les sous-marins et les mines sont visibles mais cachés et pour cette raison ont parfois été décrits comme une « menace invisible ». Comme l’espionnage et les opérations clandestines, dont le but peut être l’invisibilité ou, au contraire, la tromperie, c’est-à-dire la visibilité mystificatrice. Le problème ne se pose pas face à un virus qui n’a pas de volonté et qui est relativement connu : nous savons à peu près contre quoi nous luttons.

Son invisibilité est naturellement une complication à la fois pour le détecter (les personnes asymptomatiques) et pour mobiliser la population face à une menace qu’ils ne voient pas – d’où la désinvolture initiale. De ce point de vue, les images parfois très crues qui circulent sur les réseaux sociaux de malades en fin de vie, en détresse respiratoire, des morgues et cimetières saturés ou de la fosse commune de Hart Island à New York, permettent de rendre visible l’invisible et d’accélérer la prise de conscience.

L’histoire redevient-elle tragique ?

Elle n’a jamais cessé de l’être. « Le drame de Giscard, disait Raymond Aron, c’est qu’il ne sait pas que l’histoire est tragique ». Particulièrement au XXe siècle, « un monde de violences, de passions, de haines », mais le contexte n’explique pas tout : pour Aron, c’est la condition humaine elle-même qui est tragique, dans sa dimension non seulement historique mais aussi métaphysique, parce que nous avons un désir d’éternité tout en étant mortels. Le virus n’y est pour rien mais, comme tout ce qui tue, il nous rappelle à notre condition.

Sans parler des guerres du XXe siècle qui ont provoqué de grandes hécatombes, les précédentes épidémies – la grippe de Hong-Kong notamment, en 1968 – avaient causé un million de personnes dans le monde et plus de 31 000 morts en France, dans une grande indifférence. Aujourd’hui, la mort est devenue intolérable. Pourquoi ?

A cause d’une combinaison de deux facteurs. D’une part et surtout, parce qu’on meurt moins de façon prématurée. L’accès à une meilleure alimentation et les progrès de la médecine ont fait chuter le taux de mortalité dans des proportions spectaculaires – davantage dans les quatre dernières générations que dans les 8000 précédentes ! En particulier, on meurt beaucoup moins de maladies infectieuses. En France, leur fréquence a été divisée par deux comme cause de décès entre 1950 et 1996. Idem pour les violences politiques : le nombre de morts dans des conflits armés est en baisse constante depuis 1946. Autrement dit, que ce soit dans une guerre ou une pandémie, la mort prématurée est d’autant moins tolérable qu’elle est devenue plus rare, moins familière, et que nous estimons avoir désormais les moyens de l’éviter.

D’autre part, une autre différence par rapport à il y a un demi-siècle est que les cas, plus rares, sont aussi considérablement amplifiés par l’information continue et les réseaux sociaux. La mort est d’autant moins tolérable qu’elle est plus diffusée, représentée et commentée, 24 heures sur 24, par littéralement tout le monde.

Historiquement, y a-t-il une érosion du consentement au sacrifice ?

Oui, c’est évident, et d’une certaine manière c’est une bonne chose puisque c’est la conséquence directe du fait qu’on meurt moins à la guerre. Le consentement au sacrifice dépend aussi d’autres facteurs, dont les enjeux (lorsqu’il s’agit de la survie de la nation, comme c’était le cas durant les deux guerres mondiales, l’acceptabilité sociale des pertes est forcément plus élevée), la pression de l’opinion publique (en tout cas dans les démocraties libérales) et la pacification croissante de la société, y compris la société internationale, avec le développement d’institutions et de normes interdisant et régulant le recours à la force. Cette érosion du consentement au sacrifice est d’ailleurs l’un des facteurs de la réduction de l’écart entre guerre et paix dont je parlais au début. Elle contribue au brouillage des catégories qui caractérise notre époque.

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